What’s wrong with the Rorschach ?

Whats wrong

Derrière ce titre provocateur se cache une étude très sérieusement documentée sur la validité scientifique du test de Rorschach, une épreuve dite projective, créée en 1921 par un jeune psychiatre suisse nommé Hermann Rorschach.

Ecrit par quatre universitaires américains James M. Wood, Teresa Nezworski, Scott O. Lilienfeld et Howard N. Garb, « What’s wrong with the Rorschach ? » est paru en 2003 aux éditions Jossey-Bass. A ma connaissance, l’ouvrage n’a pas été traduit en français.

Ce dernier point interroge particulièrement quand on connaît l’attachement de la France à la psychanalyse dont la théorie sous-tend largement le champ des méthodes projectives.

Sous ce terme de techniques projectives, on regroupe des épreuves destinées à évaluer le fonctionnement psychique du sujet à partir de ses réponses à des images sur lesquelles il est invité à dire ce qu’il pourrait y voir (test de Rorschach) ou à raconter une histoire (Thematic Apperception Test ou TAT). Le test de Rorschach et le TAT constituent les épreuves projectives les plus utilisées en psychiatrie de l’adulte. Ils reposent sur le mécanisme de la projection qui consiste à projeter ses représentations et son monde interne fantasmatique sur un support externe proposé par l’examinateur. Les méthodes par lesquelles les réponses du sujet sont interprétées peuvent différer selon les écoles et font débat.

Je suis moi-même psychologue clinicienne de formation, issue d’une université où la psychanalyse et les méthodes projectives étaient à l’époque majoritairement représentées. Rédigé en 1998, mon mémoire de DESS a été supervisé par Françoise Brelet-Foulard, figure émérite du Thematic Apperception Test et de son interprétation par l’Ecole de Paris, un mouvement théorique, pratique et méthodologique fondé par Nina Rausch de Traubenberg. Aussitôt après mon DESS, j’ai validé un Diplôme Universitaire en Psychologie Projective à l’Université Paris V. Dans le cadre de mes études et dans ma pratique professionnelle, il m’est arrivé d’utiliser les techniques projectives : le test de Rorschach, le TAT et le dessin du bonhomme. Plus tard, je me suis orientée vers les neurosciences et formée aux Thérapies Comportementales et Cognitives qui revendiquent une démarche scientifique et militent en faveur d’une psychologie fondée sur des preuves (voir à ce sujet le texte remanié de l’allocution de Jacques Van Rillaer au colloque « La psychiatrie et la psychologie fondées sur des preuves », organisé par l’Institut d’Étude de la Cognition de l’École Normale Supérieure, à Paris le 6 avril 2013).

Aussi, j’étais impatiente de découvrir le travail de ces universitaires américains dont j’avais entendu parler dans un article au titre tout aussi provocateur : Le test des taches d’encre de Rorschach : sa place ne serait-elle pas au musée ?, paru en septembre 2018 sur le site de l’AFIS (l’Association Française pour l’Information Scientifique).

Hermann_Rorschach_c.1910.jpg
Hermann Rorschach (1884-1922)

Pour cela, il a d’abord fallu trouver le livre. J’ai déniché mon exemplaire sur Internet, en provenance d’une petite librairie du Texas. Le spécimen possède sa propre histoire, un tampon sur la tranche des pages et une étiquette d’archivage au bas de la reliure m’indiquant qu’il est issu de la bibliothèque de l’Université Argosy d’Atlanta, fermée en 2019. Ensuite seulement, j’ai pu le lire et donc le traduire, ce qui a bien occupé mon été, l’ouvrage approchant les 450 pages !

Le résultat est à la hauteur de mes espérances avec une présentation très détaillée de l’histoire du test de Rorschach, un déroulé des méthodes successives de cotation, depuis celle proposée par Hermann Rorschach jusqu’au Système Intégré développé par John Exner, qui constitue le préalable à une critique de la validité scientifique du test, tant pour ses qualités psychométriques que pour les normes de référence utilisées dans le cadre de son interprétation.

Le livre met d’emblée en garde le lecteur contre les abus issus d’une interprétation aveugle et sans nuance, scindée de toute clinique et des éléments contextuels. Dans les chapitres qui suivent, c’est le test lui-même qui fait l’objet de virulentes critiques : erreurs de diagnostic, manque de fiabilité interjuges, validité de contenu inexistante… si l’on se réfère à James Wood et ses collègues, le test de Rorschach tiendrait davantage d’une iconographie de la culture pop que de la psychométrie.

Dans un article publié dans le Times en 2001, au titre lui aussi délibérément provocateur qui reprend avec ironie la consigne donnée aux sujets passant le test de Rorschach: What’s in an Inkblot? Some Say, Not Much (que l’on pourrait traduire par « Qu’y a-t-il à voir dans une tâche d’encre ? certains diront : pas grand chose »), la journaliste Erica Goode rappelle la controverse qui entoure le test depuis deux décennies tout au moins.

A l’écran, on retrouve le test de Rorschach dans des films aussi nombreux que variés dont Le Petit Nicolas, Le silence des Agneaux ou Virgin Suicides de Sofia Coppola, ainsi que dans le clip du titre Crazy de Gnarls Barkley inspiré des tâches d’encre de Hermann Rorschach. Les modes de passation y sont souvent plus fantaisistes que cliniques, très éloignés de la réalité des pratiques et des consignes recommandées aux praticiens. Enfin, on l’espère ! Sur ce thème, voir l’article Le test de Rorschach à l’épreuve du cinéma. Plus récemment, l’esthétique en miroir du générique de l’excellente série Dark diffusée sur Netflix n’est pas sans rappeler la structure symétrique des tâches d’encre du test de Rorschach.

Alors, que faire de nos jolies planches de Rorschach ? Faut-il simplement les remiser sur les étagères de nos bibliothèques comme elles le sont au cabinet, les placer en vitrine ou bien au musée de l’hôpital Sainte-Anne, ou alors les flanquer carrément à la poubelle ? Même si ma pratique a évolué, je n’opterai certainement pas pour cette dernière option. D’ailleurs, je garde toujours en souvenir le manuel des « bonnes formes » F+ de Cécile Beizmann, prêté à l’époque par ma première collègue hospitalière.

De cette histoire centenaire de la psychométrie, qu’allons-nous au final conserver ? Plutôt que d’opposer l’approche psychodynamique aux méthodes scientifiques plus en vogue actuellement, ne pourrait-on pas saluer l’effort des psychologues pour sonder le psychisme à l’aide des moyens dont ils disposent, chacuns à leur époque ? Hermann Rorschach lui-même n’a eu que peu de temps pour développer son idée initiale : créer un outil destiné au diagnostic différentiel de la schizophrénie et des névroses. Décédé prématurément d’une péritonite, Hermann Rorschach ne connaîtra rien de la célébrité qu’allait rencontrer son épreuve de « Psychodiagnotik », telle qu’il l’a nommée à l’origine.

A l’heure actuelle, considérons les outils qui s’offrent au psychologue pour évaluer la personnalité. Le MMPI ou Inventaire Multiphasique de Personnalité du Minnesota est toujours utilisé dans une version révisée et informatisée (MMPI-2RF). Le NEO-PI ou Inventaire de Personnalité multidimensionnel élaboré sur le modèle des Big Five, bénéficie lui aussi d’une version révisée pour sa troisième édition (NEO-PI-3). Le Questionnaire des Schémas de Young constitue également une alternative intéressante pour repérer les schémas dysfonctionnels précoces et dégager des axes de travail en psychothérapie. Au final, il existe de nombreuses échelles, questionnaires et grilles d’entretien structuré qui s’intéressent à la personnalité dans son ensemble ou qui permettent d’en explorer des facettes spécifiques. Les meilleurs outils du psychologue, au sens de ceux qui lui permettront d’être le plus pertinent dans sa démarche diagnostique et thérapeutique, restent quoiqu’il en soit son approche clinique et la relation de « collaboration empirique » qu’il établit avec son patient, ainsi qu’aime à le rappeler Jean Cottraux, psychiatre et psychothérapeute, pionnier dans la pratique et l’enseignement des Thérapies Comportementales et Cognitives en France.

 

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s