Histoire de la phrénologie

Bonne nouvelle ! Le Langage des crânes, le livre de Marc Renneville consacré à l’histoire de la phrénologie, a été réédité en poche en septembre, aux éditions de La Découverte. Dans cette nouvelle version mise à jour et augmentée d’une postface, l’historien directeur de recherche au CNRS retrace l’histoire de la phrénologie, une discipline controversée dont le statut oscilla du temps de sa gloire « entre science légitime et technique divinatoire », avant de sombrer dans « un discrédit total ». L’ouvrage avait obtenu en 2000 le prix du meilleur ouvrage de la Société française d’histoire de la médecine et son premier tirage était épuisé. Son retour sur les rayons des librairies va donc réjouir un grand nombre de lecteurs passionnés par l’histoire des sciences.

Fondée par Franz-Joseph Gall (1758-1828), la phrénologie est une discipline aujourd’hui tombée en désuétude qui s’intéressait à la localisation cérébrale des facultés et des traits de personnalité, censés être révélés par la morphologie de la boîte crânienne. Dès l’ouverture du premier chapitre intitulé Une science nouvelle, Marc Renneville nous apprend que Gall lui-même n’employa jamais le terme de phrénologie. L’appellation fut utilisée pour la première fois par Thomas Ignatius Forster qui publia en 1815 un article consacré aux travaux des Docteurs Gall et Spurzheim sur l’anatomie et la physiologie du cerveau.

Bien que discréditée ensuite par l’inconsistance de ses arguments scientifiques, la phrénologie fut l’une des théories pionnières dans « la mise en relation causale de l’organisation du cortex cérébral avec ses fonctions les plus caractéristiques » pour reprendre les mots de Jean-Pierre Changeux, cité par l’auteur. Ce n’est pas par hasard si Marc Renneville se réfère au célèbre neurobiologiste à l’origine de L’homme neuronal qui marqua, dès 1986, l’émergence des neurosciences dans l’étude de la pensée humaine. Quelques lignes plus loin, l’auteur mentionne Stanislas Dehaene pour illustrer l’héritage intellectuel que la phrénologie a légué au cognitivisme. Un siècle et demi avant l’avénement du connectome, la phrénologie esquissait déjà une compréhension, certes erronée et maladroite, des liens unissant les aires cérébrales au comportement.

Tel le rideau d’une scène de théâtre, le prologue de cette Histoire de la phrénologie s’ouvre sur le port de Toulon, en cette journée du 6 novembre 1840 qui marque la fin de la troisième expédition scientifique de Dumont d’Urville. De retour des mers du Sud après trois ans d’absence, L’Astrolabe et La Zélée font leur entrée dans la rade, « les cales lestées d’un insolite butin de roches, de minéraux, de plantes, d’ossements et d’une cinquantaine de bustes en plâtre représentant des indigènes. » Destinée au Muséum d’Histoire naturelle de Paris, cette récolte insolite provient de lieux aussi différents que la Papouasie, Madagascar, Java, Timor Fidji, Hawaï, les Marquises ou les îles de Nouvelle-Zélande. Elle sera dans un premier temps exposée à la curiosité du public toulonnais, remportant un succès populaire inattendu. Les visiteurs s’extasient en effet devant le réalisme des moulages qui sont l’oeuvre d’un phrénologiste, Pierre Marie Alexandre Dumoutier (1797-1871). Qui était-il ? Et que diable venait-il faire dans cette galère (ou plutôt sur cette corvette) ?

L’Astrolabe et La Zélée prises par les glaces, 1838

Pour le comprendre, il faut revenir en arrière. Car aborder l’histoire de la phrénologie en se référant à l’expédition de Dumont d’Urville reviendrait à commencer la maison par le toit. Aussi, Marc Renneville nous ramène trente ans en arrière, à l’aube de l’histoire de la phrénologie qui s’appelle encore la cranioscopie, au moment où Franz-Joseph Gall connaît ses premières intuitions concernant le langage des crânes. Il nous décrit un Docteur Gall amoureux des femmes et de la botanique, accaparé par l’accumulation obsessionnelle de crânes d’origine humaine ou animale. A partir de 1800, Johann Gaspar Spurzheim assiste à son cours. Il devient son disciple, prend la place Niklas, le jeune assistant décédé, et collabore à ses recherches. Grâce à ses conférences, Gall connaît une renommée rapide mais contestée. L’empereur François II prend ombrage du succès grandissant de cette doctrine qu’il juge contraire à la morale et à la religion. Gall est sommé de cesser la diffusion de ses théories. Il quitte Vienne en 1805, en compagnie du fidèle Spurzheim. Leurs malles chargées de bustes et de crânes, le tandem de phrénologistes se met à sillonner l’Europe pour finir par se fixer à Paris, en 1807.

C’est ainsi que le départ contraint se transforme, au fil des conférences et des cranioscopies, en une tournée triomphale. »

Dumoutier assiste au cours de Spurzheim dès les premières heures de la phrénologie et il se prend d’intérêt pour cette spécialité nouvelle. Bien qu’il ne soit pas médecin, il a suivi durant deux ans des cours d’anatomie et de physiologie à l’Athénée de Paris puis a participé à l’enseignement clinique dispensé à la Pitié. Le manque de ressources financières semble l’avoir empêché de mener à terme son cursus universitaire. Pour autant, il ne manque pas de compétences et ses connaissances en anatomie vont le conduire à jouer un rôle majeur dans l’histoire de la phrénologie. Ainsi, de 1815 à 1831, Dumoutier est mandaté pour réaliser une série de moulages de têtes. Il devient à ce titre le préparateur officiel de la Société phrénologique de Paris et procède au moulage des crânes d’un nombre considérable de personnages célèbres. Parmi eux, Lacenaire, l’escroc meurtrier qui sera finalement guillotiné en 1836 et dont Dumoutier moulera la tête.

Moquée, attaquée, conspuée, la nouvelle science du Docteur Gall ne fait pas que des adeptes. Napoléon Bonaparte en sera l’un des plus vifs adversaires, confiant sur sa fin de vie insulaire qu’il avait activement oeuvré à perdre son fondateur. Rancunier qu’il était, peut-être, que Gall ait osé le comparer en public à un tyran sanguinaire. Napoléon interdit à son épouse Joséphine de se livrer à un examen cranioscopique, ce qu’elle s’empressa de faire, en douce, dans l’intimité des appartements d’un ami peintre. A l’instar de l’homme auquel il était rattaché, le crâne impérial donnera du fil à retordre aux phrénologistes : trop lisse, sans relief, le masque facial effectué à Sainte-Hélène sur la dépouille de Napoléon reflète-t-il les traits de personnalité de son défunt propriétaire ? La polémique était lancée.

Bien que spécialiste de l’anatomie et de la physiologie cérébrale, Gall restait très attaché à la morphologie du crâne et à ses premières hypothèses concernant la localisation des facultés intellectuelles. Le père de la phrénologie concevait le cerveau comme un ensemble hétérogène composé de lobules différenciés qui correspondaient chacun à des capacités spécifiques. Il distinguait ainsi vingt-sept aires fonctionnelles dont dix-neuf étaient communes aux humains et aux animaux. Gall postulait que du volume de ces aires dépendaient le développement et l’expression des habiletés. Par ailleurs, il était convaincu que ce même volume s’exprimait dans la morphologie du crâne, par des saillies ou des protubérances. Pour valider sa théorie, F. J. Gall s’est donc lancé dans une quête éperdue de spécimens, fréquentant les prisons et les supliciés autant que les salon mondains.

La phrénologie est une science lugubre. »

Les moulages de crâne occupent une place prépondérante dans l’histoire de la phrénologie. Dans le livre de Marc Renneville aussi. On y apprend que la composition de l’enduit avait été étudiée pour prendre le plus rapidement possible, le temps de pause ayant son importance quand le modèle était bien vivant. Dumoutier parvint à réaliser un enduit à prise rapide qui séchait en cinq à six minutes. Pour cela, il s’était abondamment entraîné au préalable sur sa femme et ses deux filles.

Soucieux d’offrir à la phrénologie une rigueur mathématique qui conforte son assise scientifique, les disciples de Gall s’efforceront de créer des instruments de mesure qui leur permettent de standardiser l’examen cranioscopique. Jean-Baptiste Sarlandière sera ainsi à l’origine du cranomètre (ou craniomètre selon les publications). Après deux années passées à collecter des données destinées à l’étalonnage, un casque en cuivre fait son apparition. Pourvu de boutons, de chevilles à vis et d’une échelle millimétrique, l’outil technologique tant attendu se révèle décevant. Las, les premiers résultats vont à l’encontre de tous les principes phrénologiques de base.

Remarque touchante, par sa sincérité : à l’aide de son instrument, Sarlandière peut, dès les années 1830, invalider toutes les théories discriminatoires fondées sur la mesure du volume crânien. »

Loin de répudier ni la phrénologie ni son cranomètre, Sarlandière s’attelle à améliorer son instrument, espérant en corriger les failles. A la recherche d’un supposé centre cérébral qu’à notre époque on dénommerait volontiers le point C, le tenace phrénologiste persiste dans ses expérimentations, désormais convaincu que toute mesure quantitative doit partir de ce point central. En 1833, la famille royale visite l’exposition installée place de la Concorde. Sarlandière y fait la promotion de son cranomètre dont il vante les applications éducatives et pénales. A cette occasion, le célèbre phrénologiste aurait présenté au roi le cranomètre comme un instrument susceptible de faire abolir la peine de mort. Mythe ou réalité, Marc Renneville nous rappelle qu’au-delà de l’anecdote, Louis-Philippe était, de fait, opposé à la peine de mort. Il graciera de la peine capitale le fameux Pierre Rivière, condamné à mort pour le meurtre de sa mère et de sa fratrie.

Au-delà de sa portée potentiellement scientifique et thérapeutique, F. J. Gall avait la conviction que la phrénologie pouvait enrichir le monde des arts. Dans le cercle d’influence qui préside à la fondation de la Société phrénologique de Paris, on trouve plusieurs artistes. Parmi eux, des sculpteurs, « étoiles montantes de la sculpture française » qui se nomment David d’Angers, Foyatier ou Lemaire, respectivement à l’origine de la façade du Panthéon et de la statue de Bichat qui orne la cour d’honneur de l’ancienne faculté de Médecine de Paris, de la statue de Jeanne d’Arc à Orléans pour Foyatier et du fronton de l’église de la Madeleine pour Lemaire. Gall est persuadé qu’une oeuvre respectueuse des principes de la phrénologie gagne en réalisme. Il voue aux gémonies la Vénus de Botticelli dont il juge les proportions encéphaliques intolérables : « l’imbécilité seule peut être le partage d’une tête aussi petite » (F. J. Gall cité par Marc Renneville, p. 127).

La naissance de Vénus, Botticelli

Loin de s’éteindre après la mort de Gall, la phrénologie poursuit au contraire son ascension. A son âge d’or, elle infiltre des milieux aussi divers que la médecine, l’art, le droit, l’édition, la politique, la littérature.

Si la doctrine s’adresse à tous, elle séduit surtout les philantropes travaillant à la réforme des prisons et du système judiciaire »

La Société phrénologique de Paris est créée le 14 janvier 1831, trois ans après la mort de Gall. La même année, le Muséum d’Histoire naturelle fait l’acquisition de sa conséquente collection, constituée de pièces anatomiques et de moulages de crânes. Sur les deux cents membres inscrits à l’époque de son apogée, la Société phrénologique compte soixante pour cent de médecins. Elle restera active durant toute la Monarchie de Juillet, tenant séance dans les salons parisiens de Benjamin Appert, au n°3 du quai d’Orsay. Parmi ses membres, on trouve des élèves d’Esquirol, plus favorables que leur maître à la doctrine phrénologique. Cinq ans plus tard, le Musée de la Société phrénologique est inauguré. Créée sur l’impulsion de Dumoutier, cette concentration de spécimens avait pour vocation de mettre à la portée de tous la théorie et l’enseignement de Gall. Sur ce thème, voir l’article de Thierry Laugée : Un panthéon morbide, la naissance du Musée de la Société phrénologique de Paris et celui de Marc Renneville, Un musée d’anthropologie oublié : le cabinet phrénologique de Dumoutier.

La Révolution de 1848 viendra mettre un terme à l’aventure de la Société phrénologique de Paris. Marc Renneville souligne le paradoxe de cette discipline, révolutionnaire à bien des égards, qui se consume à l’heure même où la Deuxième République va être proclamée. Plus tard, d’autres théories viendront tenter d’expliquer le comportement humain. On peut citer l’anthropométrie criminelle de Lombroso (1874), les méthodes innovantes de Bertillon à la Préfecture de police de Paris (1883), la morphopsychologie de Kretschmer (1921) et bien sûr, les travaux de Paul Broca. Avant d’établir la localisation du centre de la parole dans le cerveau (1861), le médecin français fonde en 1859 la Société d’Anthropologie de Paris. Broca se démarque totalement de la première Société anthropologique de Paris fondée en 1832 et dont il va jusqu’à mettre en doute l’existence. Broca s’inscrit pourtant dans la voie de la recherche appliquée en craniométrie initiée par Gall, invente la couronne thermométrique et devient ainsi l’un des pionniers de l’imagerie cérébrale fonctionnelle.

tableau de Philippoteaux
Février 1848, Lamartine devant l’Hôtel de Ville de Paris

Et l’encéphale de Franz-Joseph Gall alors, qu’est-il donc devenu ? Conformément aux directives de son propriétaire qui souhaitait contribuer à sa propre collection, le crâne de Gall fut prélevé à sa mort, en 1828, et remplacé dans le cercueil par une boule de plâtre devant faire illusion le temps de la cérémonie entourant la mise en bière. Dûment pesé et mesuré, son cerveau fut placé dans un bocal d’alcool et conservé par Fossati, un de ses proches collaborateurs. A sa mort, son neveu confia le tout à Broca, contre la promesse que la relique figure en bonne place au musée Dupuytren. Le reste de la dépouille de Gall fut inhumé civilement au cimetière du Père Lachaise où il repose toujours.

En rendant à César ce qui appartient à César, Marc Renneville nous dresse le panégyrique d’une doctrine qu’il qualifie de « théorie charnière entre les histoires naturelles de la fin du XVIIIème siècle et l’école d’anthropologie de Broca ». Voyageur intrépide qui remonte le temps d’une idéologie controversée, explorateur d’une discipline désormais engloutie sous la vague des progrès de la science, Marc Renneville nous entraîne dans un périple historique et épistémologique haletant. A la croisée des trois cents pages qui suivent le prologue, les personnages illustres rencontrent des anonymes qui ont, eux aussi, contribué à façonner l’Histoire de la phrénologie par les aspérités de leur boîte crânienne.

Grâce à une recherche finement documentée et dénuée de tout jugement rétrospectif, l’auteur propose une lecture anthropologique de la pensée originale de ces savants appartenant à une époque aujourd’hui révolue. Au coeur de cette civilisation disparue dont les croyances peuvent paraître naïves au regard du savoir contemporain, les indigènes se nomment Maine de Biran, Verdier de la Sarthe, Cuvier ou Broussais. Avec érudition et humilité, Marc Renneville se propose d’être notre guide dans cette redécouverte de la phrénologie, de sa naissance à son apogée, de son rapide déclin à sa postérité. Riche de ses connaissances, l’auteur nous permet d’entrevoir les liens étroits et souvent méconnus qu’a pu entretenir la phrénologie avec les grandes explorations, la criminologie et la politique.

Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site Internet de Marc Renneville. Vous y trouverez des articles sur la phrénologie et la criminologie, des récits d’affaires criminelles qui ont défrayé la chronique ainsi que le lien pour vous inscrire au séminaire si vous êtes devenu accro à l’histoire judiciaire.

Et pour un autre regard sur la phrénologie, vous pouvez visiter La fabrique phrénologique et visionner un court film d’animation qui réunit de manière fictive la théorie phrénologique et la criminologie.

Au final, malgré toutes ses dérives, ses raccourcis, ses excès et ses prétentions, on reste quand même rêveur face à cette théorie désuète qui a fasciné les phrénologistes. On comprend combien a pu leur sembler séduisante l’idée qu’il existe une aire de l’amativité (l’appétance pour la sexualité), de l’habitativité (l’amour pour le foyer conjugal) ou de la philogéniture (l’attachement à sa descendance). De là, on pourrait concevoir de remodeler le travail du thérapeute dont le rôle se bornerait désormais à serrer ou desserrer la vis reposant, par exemple, sur l’organe de l’approbativité dans laquelle siège ce besoin irrépressible d’être approuvé par les autres. Et pour peu que notre crâne abrite des saillances dans les zones de la merveillosité, de l’espérance et de la conscienciosité (le sens de la justice), pourquoi ne pas se laisser aller à s’imaginer exerçant une légère pression sur les lobes de l’individualité et de la sécrétivité (la ruse) de certaines personnes de notre entourage… A moins que l’on ne fasse le choix de se concentrer sur notre propre aire 32, celle de la musique, et que l’on se contente de poser sur la platine un disque de Chet Baker, en laissant tranquillement toute velléité agressive nous quitter.